Hiver 2022–2023 : ChatGPT fait une entrée fracassante sur la scène de la technologie et revendique 100 millions d’usagers en à peine plus de deux mois. Il s’agit d’un couteau suisse numérique à la simplicité faussement enfantine : il suffit de rédiger des instructions via un « prompt » et la machine textuelle se lance sans se faire prier. Tour à tour confidente, collaboratrice, répétitrice, correctrice, artiste, l’intelligence artificielle affirme avec un bel aplomb pouvoir exécuter tout ce qu’on lui demande.
Surtout, la machine ne cesse de faire des propositions à la fin de la génération du texte, ce qui a évidemment pour but d’inciter l’usager à rester et à relancer dans son environnement.
Tout cela, vous le savez certainement, si vous avez déjà tâté ce terrain. Mais est-ce que cela a déjà eu concrètement des conséquences sur le métier d’écrivain public que j’exerce auprès des sourds depuis plus de 20 ans ?
Pour être clair, oui, l’IA a changé une partie des demandes. Mais voyons comment :
- J’avais une cliente régulière que je rencontrais par le truchement de WhatsApp vidéo, semaine après semaine, dans le cadre de ma permanence du mercredi après-midi. Elle voulait me faciliter la vie et me préparait systématiquement les courriels qu’elle comptait envoyer. Seulement, il y avait tant de fautes, à la fois orthographiques et syntaxiques, que cela prenait clairement plus de temps de retravailler ce texte que d’écouter la personne signer en langue des signes française et rédiger ensuite le message désiré dans un français correct. Tout d’un coup, alors que je peinais à corriger un paragraphe truffé de fautes en tous genres, j’eus l’idée de le soumettre à la machine. En quelques secondes, ChatGPT me rendit une copie presque impeccable. Après avoir envoyé ce texte à ma cliente, je lui dis avec honnêteté que j’avais utilisé l’IA et que je pensais que ce serait utile pour elle à l’avenir. En effet, cette cliente devait rédiger et répondre à des mails tous les jours, et une permanence d’écrivain public hebdomadaire n’est pas adaptée à ses besoins quotidiens. Quasiment du jour au lendemain, cette cliente a cessé de recourir à ma permanence et je sais qu’elle travaille beaucoup à présent avec l’aide de l’IA. On pourrait se dire que c’est une perte nette pour l’écrivain public. Or, ce n’est pas si vrai que cela : d’autres sourds, avec d’autres besoins qui ne sont pas si facilement couverts par l’IA, ont remplacé cette cliente régulière.
- Il y a eu un effet de mode assez perceptible lors de l’irruption de ChatGPT en 2023 : durant quelques mois, je me suis retrouvé confronté à quelques textes qui étaient de toute évidence rédigés par IA mais qui nécessitaient des corrections ou des adaptations : les termes choisis, le contexte et l’approche n’étaient pas toujours heureux. A ce jour (hiver 2025), les textes qu’on me remet et qui auraient déjà été retravaillés par IA sont rares.
- Il y a une raison à cela : lorsque je regarde la liste de la trentaine de clients de ma permanence hebdomadaire, très peu d’entre eux seraient capables de rédiger un prompt pour lancer une instruction à une quelconque IA, et d’avoir la capacité de relire le résultat fourni à partir dudit prompt.
- Les clients réguliers de ma permanence cumulent souvent plusieurs paramètres : issus de l’immigration ; faible soutien familial ; apprentissage du français écrit laborieux, et ce sont ces paramètres qui peuvent me faire supposer que l’IA serait un outil difficile à appréhender pour eux.
A l’heure actuelle, je n’ai pas le sentiment que mon poste d’écrivain public pour les sourds soit menacé – mais peut-être que les choses changeraient le jour où l’IA serait capable de retranscrire sous la forme écrite un message exprimé en langue des signes. Encore que cela reste à vérifier : en effet, il y a tant de variété autour des signes utilisés, et surtout je rencontre régulièrement des usagers qui ont des difficultés à identifier eux-mêmes leur demande, comme s’ils devaient vivre avec un mode cognitif dysfonctionnel permanent (on parle de déprivation langagière). Les personnes que je rencontre ont besoin d’une validation de la part d’un tiers : ont-elles bien compris le message qui leur a été adressé ? Comment sont-elles censées répondre ? Mon rôle est en premier lieu de les aider à verbaliser leur demande, de passer de l’implicite à l’explicite, et parfois je dois les questionner lorsque des éléments dans le raisonnement semblent faire défaut. Le retour d’expérience de la part d’un tiers humain semble difficile à dépasser, et l’autonomie promise par l’IA reste, pour ce type de public, une chimère.
[note : l’auteur de ces lignes a rédigé intégralement ce texte en pianotant sur le clavier et en bénéficiant du service offert depuis moult années par le correcteur orthographique de la suite Office de Microsoft. Le texte a ensuite été vérifié par ChatGPT afin d’identifier les coquilles éventuellement restantes. Mis à part 2–3 accords au pluriels et quelques virgules, j’ai constaté avec satisfaction que mon texte tenait la route]
Robin Masur — écrivain public pour les sourds, depuis 2004
Le 15.12.2025