Discours de Dominique

Discours pour l’AEPS du 9 juin 2012
Michel Muhlematter m’a téléphoné un matin de grand vent !!!! Je plaisante. C’était en tout cas en 1981. L’année de la formation de l’Académie ! Sa maman, qui habitait Neuchâtel, avait lu un entrefilet dans un journal local sur l’ouverture de mon petit bureau d’écrivain public. Michel avait déjà l’idée de créer cette académie longtemps auparavant.
Nous nous sommes rencontrés. Nous nous sommes plu. Je plaisante à nouveau. En fait, le courant a bien passé entre nous deux, devant une bonne bière bien fraîche, comme tous les deux nous aimions. Cela me fait drôle de parler de lui au passé. Il est toujours difficile, avec les années, de constater que les gens partent, les uns après les autres. Donc, nous étions six au départ, puis vite cinq, la sixième estimant pouvoir écrire n’importe quel texte, quelle qu’en soit l’orientation ; je veux dire par là quelle qu’en soit la teneur, pouvant aller jusqu’à aider à reproduire ou à écrire des textes, même si il s’agissait de fanatismes : religieux, politique ou autres, ou sur des déviances sexuelles, ou encore d’autres extrémismes, aux frontières limites et subjectives de la légalité, ce qui ne nous semblait pas correspondre à l’éthique de l’Académie.
Et puis, petit à petit, l’Académie a « poussé », « l’Enfant » avait grandi : de plus en plus de membres ! Tant mieux. De plus en plus de « technicité » ! Moins bien pour moi ! « L’Enfant » pouvait vivre sans moi et je suis partie, à tout petits pas et personne ne m’a retenue non plus. Tout en douceur.
Mon petit bureau d’écrivain public s’est vite fermé. Trop de frais annexes. Pas assez de clients vraiment clients pour écrivain public.
Ma vie s’est dirigée vers la psychiatrie depuis 1985 et… depuis 1985, je suis devenue la plume de tous ces « fragiles » de notre époque, souvent injustement traités de malades ! Ils sont en fait simplement différents des normes qu’imposent cette énorme machine qu’est devenue notre époque.
J’ai créé la Boiselière en 1995 où je vis désormais avec des résidents qui ont besoin d’être accompagnés tous les jours. Par ailleurs, j’entoure d’autres pupilles extérieures à ma maison d’accueil ; j’essaie d’être leur intermédiaire épistolaire pour les défendre contre ou pour la médecine, la justice, les tutelles, les curatelles, etc. Je continue à avoir un noyau de « clients » entre guillemets, externes, dits normaux, dont je fais les discours, les lettres délicates, les poèmes pour des jours particuliers.
Je suis un farouche défenseur de la cause animale (à la Boiselière : 20 chats, 6 chiens, tous des « cassés » de la vie), comme de la cause végétale, minérale… Théodore Monod disait : « Qui cueille une fleur dérange une étoile » !
Je suis accompagnatrice d’Exit depuis douze ans, mandat ou mission comme vous voulez, qui me vaut, ainsi qu’aux autres accompagnateurs, beaucoup de joutes orales et écrites pour expliquer notre combat au droit du choix légitime de sa propre mort.
Pour en revenir à l’Académie, j’ai été et je suis fière d’avoir été, grâce à l’initiative de Michel, un de ses membres fondateurs. Je continue aussi à défendre le terme d’écrivain public qui, pour moi, ne doit pas se féminiser.
Je suis heureuse de retrouver aujourd’hui des têtes connues et reconnues, avec quelques rides de plus, témoins visibles de notre sagesse ! Ouh la la ! Quelle prétention !
Je suis heureuse de voir de nouvelles têtes : la relève est là. Et jusqu’au bout de ma modeste vie, je continuerai à défendre le beau mot, le joli texte, la puissance des phrases.
Nous avons beaucoup de chance de savoir écrire, de savoir lire, contrairement à beaucoup d’autres qui n’ont pas eu le choix. Toujours ce mot de choix ! Nous sommes nés du bon côté ; nous pouvons parler, écrire, témoigner sans se trouver incarcérés, fusillés ou victimes de lobotomie. Alors, soyons porteurs de liberté, pour les autres et pour nous, au travers de nos lignes !
Nous devons être défenseurs et témoins de la Langue avec un grand L.
Rester des scribes modernes, « dans le vent », sans jamais tomber dans ces « textos » phonétiques qui m’effraient tant.
Nous sommes les gardiens du temple.
Dans ce sens‐là, l’Académie peut faire beaucoup.
Je compte sur vous.
Merci.

Dominique Roethlisberger

Académie des écrivains publics de Suisse