Discours de la présidente

Trentième anniversaire de l’AEPS, 9 juin 2012
Chers collègues, chers amis, chers nouveaux amis,
De l’émotion, pour ouvrir formellement cette journée du trentième anniversaire de l’Académie des écrivains publics de Suisse, et vous accueillir chaleureusement au nom de l’association.
Je vous remercie d’ores et déjà de l’attention que vous voudrez bien me porter au cours de la petite demi‐heure – une minute par année d’AEPS – que durera mon allocution.
Trente ans, nous avons trente ans ! Et même mieux que ça, puisque, sachant compter aussi bien qu’écrire, nous voyons que nous sommes réunis pour fêter les 30 ans plus de l’académie, comme les paquets de lessive qui, pour le même prix, nous offrent un petit supplément. En effet, l’AEPS a été fondée en 1981.
A 30 ans, Ramuz avait rédigé Les Circonstances de la vie, Le Village dans la montagne, Jean‐Luc persécuté, Cendrars était l’auteur de La Prose du Transsibérien, Ella Maillart celui de Parmi la jeunesse russe.
Autres écrivains suisses, à 30 ans, Nicolas Bouvier n’a pas publié son Usage du monde, Albert Cohen n’est pas encore l’auteur de Belle du seigneur ni Rodolphe Töpffer celui des Voyages en zigzag. Quant à Jean‐Jacques, 300 ans cette année, il n’avait encore rien publié à 30 ans.
Mais à 30 ans, l’Académie des écrivains publics de Suisse a déjà produit une œuvre d’une densité inimaginable !
J’ai multiplié le nombre de curriculum vitae que j’ai rédigés en 10 ans par celui des membres actifs pour la même période, puis pour 20 ans, puis pour 30 ans. J’ai fait de même avec les corrections, remaniements, recours, poèmes ; les lettres sentimentales, de réclamation, de remerciement ; les projets de testaments, les projets de bail ; les discours du 1er août ou du 1er mai ; les discours de cantine, de mariage, d’anniversaire ; les allocutions politiques, présidentielles ; les récits de vie, les demandes de bourse, de crédit, de renseignements ; les articles de journaux, les contes érotiques, les rapports, les procès‐verbaux, les ordres du jour ; les règlements de société, les règlements de compte, les dossiers de presse, les textes publicitaires… J’ai touché à tout.
Pris séparément ou globalement, considéré sous l’angle du seul résultat, il n’y a, littéralement, pas de quoi en faire un roman. Alors, ces travaux, le plus souvent dépourvus de romantisme ou de poésie, ne sont‐ils que le résultat des activités des mercenaires de l’écriture que nous sommes ? A mon commandement, écrivez ! Eh bien, non, et, dépouillé de sa dimension humaine, humaniste, notre métier n’existerait plus. Aurait‐il jamais existé ?
Aujourd’hui comme il y a 30 ans, en quoi l’écrivain public est‐il toujours aussi utile pour une «simple» lettre que pour le remaniement d’un obscur mémoire ?
C’est que, agissant tantôt comme secrétaire, correcteur, décrypteur de la prose des administrations – prose que souvent il ne peut faire autrement, hélas, que de reprendre –, l’écrivain public est aussi assistant social, confident, conseiller, ami dans la détresse. Il lui arrive de frôler le code en s’immisçant dans la préparation d’un dossier juridique ou en s’improvisant quelque peu thérapeute, sans toutefois jamais se tromper sur son rôle et les limites de celui‐ci.
Depuis 30 ans, je note, parmi d’autres, un changement extraordinaire et une résistance non moins notable, ayant marqué notre profession. Le changement d’abord, celui du passage à l’écrit informatisé. Tout le monde a dû s’y mettre, s’y est mis, avec plus ou moins de bonheur – beaucoup en ce qui me concerne –, et nous avons découvert les joies de la typographie en plus de celles de la grammaire, de l’orthographe et de la syntaxe. L’ordinateur nous a apporté une profonde révolution, mais il n’est pas devenu pour autant un concurrent de l’écrivain public.
La résistance, maintenant, quoiqu’il serait plus correct de parler de fidélité. Les écrivains publics membres de l’AEPS, compétents et soucieux de servir la langue plutôt que de s’en servir pour tout et n’importe quoi, évoluent et s’adaptent. Mais ils ne sautent pas à pieds joints sur n’importe quelle nouveauté, ni n’assimilent un langage politiquement correct dès lors qu’il nuit, ou nuirait, à la compréhension. Par exemple, vous avez remarqué que je n’ai pas commencé mon discours en vous disant :
Chers et chères collègues, chers amis, chères amies, chers nouveaux amis, chères nouvelles amies,
…pas plus que je ne viens de vous dire :
Les écrivains et écrivaines publics et publiques, compétents et compétentes, soucieux et soucieuses de servir la langue plutôt que de s’en servir, évoluent et s’adaptent. Ils et elles ne sautent pas à pieds joints, (dois‐je ajouter à mains jointes ?), etc.
Voilà, je pense que je viens de me faire des amis… Mais, comme dirait notre érudit vice‐président – ou sa grand‐mère jurassienne, je ne sais plus – cette petite mise au point m’a bien fait jouir.
Que voulez‐vous, ce sont là les privilèges de la présidence. Beaucoup de travail, certes, mais aussi des occasions en or de parler sans avoir à craindre que mes propos soient contestés, un discours officiel n’appelant ni commentaires ni questions.
Avant cette rosserie, je parlais de fidélité. Merci de la vôtre. Quasiment tous les actifs sont présents aujourd’hui, ainsi que plusieurs anciens, ce qui fait bien plaisir à la présidente.
Pourtant, certains nous manquent, oh combien ! A ma connaissance, quatre membres de l’AEPS ont quitté ce monde depuis la célébration du vingtième anniversaire, dont deux cette année, nos chères collègues Estelle Favre et Cécile Straggiotti. J’aimerais vous proposer un instant de recueillement en souvenir de tous ces amis, et je vous invite à vous lever.
Je vous remercie. Cécile nous a quittés le mois passé, et Estelle, qui fut ma pote autant que mon mentor, attendait cet anniversaire avec curiosité. Ma reconnaissance va à son mari Daniel, présent aujourd’hui parmi nous. Estelle aurait eu du plaisir à cette rencontre, et c’est à elle que la dédie.
Je vous remercie de votre attention.

Michèle Thonney Viani

Académie des écrivains publics de Suisse